Vendredi 12 août 2011

Joseph Moingt : un sage dans l’Église

Le P. Joseph Moingt a beau avoir 95 ans, il ne s’arrête pas de penser à son Église, l’Église catholique romaine.

Découvrez les bonnes feuilles de son dernier livre Croire quand même, libre entretien sur le présent et le futur du catholicisme.

L’homme qui venait de Dieu et Dieu qui vient à l’homme, publiés dans la prestigieuse collection « Cogitatio fidei » des éditions du Cerf, ont fait de Joseph Moingt un des grands théologiens catholiques du XXe siècle et une référence pour les catholiques d’ouverture.

Dans un livre d’entretien mené par Karim Mahmoud-Vintam, Croire quand même (Temps présent), le penseur jésuite, aujourd’hui âgé de 95 ans, prend le temps de développer sa vision apaisée d’un catholicisme actuel. Spécialiste de christologie, qu’il enseigna longtemps dans les facultés jésuites, il a acquis la conviction que si l’on ne tourne par son regard sur l’homme, tout rapport au Christ est vain.

« Le chrétien doit garder sa foi, non pour sauver la religion ou l’institution qui lui est liée mais pour sauver une certaine idée de l’homme dont l’idée de Dieu est le garant. » Dans un texte très lisible, Joseph Moingt s’applique à dédramatiser ce qui tourmente aujourd’hui nombre de fidèles : divisions internes, maladresses de l’institution. Il appelle à dissocier la foi des concepts de croyance et de religion. À ceux qui « trouvent les traditions dogmatiques de l’Église incompréhensibles », cet éternel chercheur conseille « de ne pas s’en encombrer et de se contenter de lire et d’étudier les Évangiles, qui présentent aussi des difficultés, mais d’une autre nature ». Au soir d’une vie bien remplie, un sage nous offre de découvrir un catholicisme serein et déculpabilisant.

Extraits

Foi, croyance et religion

« C’est une distinction qui m’est personnelle, qui ne met pas de véritable opposition entre ces trois termes, mais qui permet d’éviter bien des confusions.

La foi est l’assentiment donné aux points fondamentaux de la révélation chrétienne, ceux qui s’énoncent dans le Symbole des Apôtres, et l’engagement à vivre selon l’esprit de l’Évangile ; elle s’exprime assurément dans des dogmes, des croyances doctrinales et des pratiques religieuses, mais elle est, pour l’essentiel, une, unifiée et structurée : c’est l’acte de se confier au Christ et de suivre la voie salutaire qu’il a tracée. La croyance est faite, au contraire, de multiples dogmes et doctrines – d’autorité et d’importance très variables –, ainsi de tout ce qui est enseigné par le catéchisme ; elle engage moins directement la vie de chaque jour, elle est souvent léguée par la famille ou l’entourage sans être l’objet d’une conviction ferme et réfléchie, ou elle se laisse conduire par des choix subjectifs, irrationnels et contradictoires, ainsi que l’ont montré de récents sondages d’opinion : les uns érigent la croyance au diable en critère de la foi, d’autres déclarent croire au Christ mais pas à la résurrection des morts, ou inversement.

Quant à la religion, qui est en principe la vie de la foi dans une communauté de croyants, elle impose avant tout des lois, des règles de morale, des pratiques cultuelles, alimentaires, pénitentielles, des dévotions, et elle risque, pour beaucoup, de se réduire à de telles pratiques auxquelles ils sont attachés par habitude sinon par superstition, alors même qu’ils ne savent plus très bien s’ils sont encore croyants : ainsi voit-on des catholiques mettre la dévotion à la Vierge à égalité avec l’Eucharistie, tandis que d’autres ne mettent plus les pieds dans une église que pour faire brûler un cierge devant une statue ou verser une aumône dans un tronc. […] Les « conservateurs », sensibles au principe d’autorité, mettent en avant l’obéissance à Rome ; les « traditionalistes », la fidélité aux anciennes pratiques liturgiques ; des chrétiens « critiques », marqués par un courant de philosophie libérale, auront tendance à relativiser certains dogmes récents au profit d’une plus grande fidélité à l’écriture ; des esprits « progressistes », à ramener l’essentiel de l’évangile à la justice sociale ; tandis que des « charismatiques » seront plus attentifs à la ferveur de la piété communautaire qu’à l’ordonnance rigoureuse des liturgies, et que des chrétiens mieux formés aux orientations de Vatican II seront plus enclins à renouveler le style de la vie en Église et à se porter au service évangélique du monde.

En tout cela, ce ne sont pas des questions de foi qui opposent les chrétiens, mais des façons différentes de réguler la croyance ou la pratique ; les « fondamentaux » de la foi, tels qu’ils s’énoncent dans le Symbole de la foi, ne sont pas en cause ; cependant, ces différences d’attitude religieuse, qui ont souvent leur ressort déterminant dans la culture, le milieu social, l’éducation reçue, le choix politique, peuvent dissimuler de profondes divergences dans la manière de comprendre et de vivre la foi ». (pp. 34-36)

Avenir de l’Église catholique

« Je me garderai de me livrer à des pronostics. Retrait ne signifie pas disparition, pas plus que la religion ne s’identifie à la foi. Elle en est l’incarnation dans une société, dont elle subit les influences comme les avatars. C’est principalement par son clergé et ses ordres religieux que l’Église exerce son autorité sur la société, par l’intermédiaire d’organisations et de mouvements de piété, d’apostolat, de charité, d’enseignement, de services sociaux, et autres.

Le tarissement des vocations sacerdotales (d’aucuns préfèrent dire « presbytérales », mais le mot est moins usité) et religieuses atténue considérablement le pouvoir de l’Église d’agir sur la société. Il est, réciproquement, le signe que la société n’éprouve plus le besoin de perpétuer le modèle religieux selon lequel elle fonctionnait dans le passé. Car il serait naïf de penser que les « vocations » venaient uniquement d’un attrait intérieur de la grâce, elles provenaient également des pressions reçues de la famille et des éducateurs, des soutiens et des encouragements venus de l’environnement social, de la considération vouée aux « personnes consacrées » et, il ne faudrait pas l’oublier, des avantages économiques, de la « situation » que les enfants de familles nombreuses et pauvres trouvaient en entrant « dans les ordres ». Ainsi voit-on des évêques aller chercher des prêtres et des religieuses dans des pays pauvres, là où des patrons d’industrie recrutaient de la main-d’œuvre à certaines époques. La raréfaction des prêtres, religieux et religieuses va incontestablement désorganiser l’Église, changer sa figure, l’obliger à se refonder sur sa base laïque, à partir de petites communautés qu’on voit déjà se former, dans l’ordre ou le désordre, assidues à l’étude de l’évangile, appliquées à en vivre fraternellement, à le mettre en œuvre dans la société, pour y entretenir la tradition de la foi chrétienne dont elle s’est si longtemps nourrie. Voilà dans quel sens je pressens ou j’espère que va évoluer l’avenir de l’Église, qu’elle y trouvera un renouveau de vitalité, et qu’elle continuera à apporter son aide à la recherche de sens de nos contemporains ». (p 51)

Changements possibles

« On peut faire évoluer les choses en faisant des communautés qui ne soient pas de simple adhésion mais aussi de contestation, en se rappelant que, linguistiquement, « contestation » est lié à « attestation ». On conteste l’autorité pour attester l’évangile. Que des chrétiens ne puissent plus vivre dans l’institution, je le comprends, mais s’ils sont seuls, ils ne peuvent plus faire grand-chose. Je rêve de communautés chrétiennes où pourraient venir d’autres croyants, mais aussi des gens qui n’ont pas la foi, et qui se diraient : « Que pouvons-nous faire ensemble ? Y a-t-il des choses que nous voudrions supprimer ou corriger, ou d’autres que nous aurions envie d’inventer ? » ; qui réfléchiraient à tout cela et décideraient que faire. C’est ainsi qu’on pourra répandre l’esprit de l’évangile. […] C’est en groupe qu’on peut faire des choses importantes, et il est difficile à un chrétien de vivre isolé surtout quand on pense que le christianisme est une religion incarnée et communautaire, non une pure philosophie. Vous ne changerez pas le monde en restant seuls chacun dans son coin, et puisque vous voulez vivre en chrétiens, pensez aussi à changer l’Eglise, donc à rester en lien. » (p. 82)

Passage

« L’Église catholique se trouve à un moment de passage. On va vers autre chose, vers une autre manière de faire Église, ce qui n’est pas tragique en soi. Tout changement, il est vrai, a un aspect inquiétant parce qu’il produit des ruptures, des déchirements, des fractures ; et ces mots-là, qui sont pris au vocabulaire corporel, sont à eux seuls évocateurs de souffrances et de dangers. Mais cette évolution sera l’avènement d’une ère nouvelle, que je ne peux pas encore imaginer pour l’Église ni pour la foi chrétienne, mais qui ne sera pas nécessairement catastrophique.

Je n’envisage aucunement une reprise de pouvoir, de son pouvoir perdu par l’Église sur la société, mais une autre manière de se situer dans le monde et de garder son unité. Elle aura peut-être moins de visibilité, en ce sens que sa visibilité actuelle est largement liée à sa structure hiérarchique et cléricale ; or sa hiérarchie a perdu beaucoup de sa crédibilité interne et externe à cause de ses excès de pouvoir sur ses fidèles et à l’égard de la société, et le clergé, en perte de recrutement, ne pourra bientôt plus tenir à lui seul tous les postes d’autorité et de responsabilité qui lui étaient dévolus. La plus grande visibilité de l’Église va donc passer dans le camp des laïcs, parce qu’il y aura de moins en moins de clercs et qu’il faudra bien confier aux laïcs de plus en plus de postes de responsabilité. L’Église aura moins de visibilité, à cause de la forte diminution du nombre de ses fidèles, et une visibilité différente, moins voyante si j’ose dire, du fait que sa dominante laïque ne la différenciera plus aussi fortement du reste de la société, lui donnera un visage moins spécifiquement religieux, moins cultuel et rituel. […] Envisager une telle évolution me remplit d’espoir, je l’avoue, même s’il y aura sans doute moins de gens à se dire catholiques. Mais la pensée de tant de gens en voie de quitter l’Église ne laisse pas de me troubler. Non que je craigne que leur abandon de l’Église ne les voue à l’enfer – car je ne crois pas que Dieu poursuive de sa colère ceux qui l’ont oublié –, mais parce que la perte de toute vie spirituelle les mettrait en danger de sombrer à jamais dans la mort, s’il est vrai, pour les croyants, qu’il n’y a de vie éternelle que dans l’union à Dieu. » (pp 147-149)